//  Armement

Le château fort, un espace de vie civile habillé d’une carapace fortifiée

Symbole du pouvoir féodal, centre administratif, habitation du seigneur : toutes ces fonctions sont aussi importantes que la puissance militaire, car le château vécut plus longtemps en paix qu’en guerre. Néanmoins, le château fort s’est construit pour répondre à un besoin de sécurité et son architecture a évolué pour répondre à l’évolution des armes et à leur utilisation.
Une des raisons qui imposent les recherches nécessaires à la conception de machines nouvelles et plus puissantes réside dans la transformation radicale des fortifications au début du Moyen Age. A partir de l’an 1000, les palissades et donjons en bois sont remplacés par des forteresses construites en pierre pour mieux résister au feu. Les progrès de l’art de fortifier, la diffusion des connaissances, l’expérience des croisades et l’utilisation des machines de guerre, l’augmentation des moyens financiers mobilisables amènent une renaissance de l’art du siège (poliorcétique) au XIIe siècle.

Le château fort est bâti en fonction de guerres féodales opposant le plus souvent des adversaires aux moyens humains et matériels réduits. C’est aussi, pour les nobles, une façon de «marquer» leurs possessions territoriales et de les défendre en cas de besoin. Dans cette optique il peut être un refuge sûr, ou une base de départ pour une attaque contre les seigneurs voisins. Plus aléatoire est son efficacité contre les coalitions féodales et les ligues urbaines capables de mobiliser des moyens plus importants car conduire un siège est une opération coûteuse et lourde. Les multiples opérations contre les chevaliers brigands (Raubritter), surtout à la fin du Moyen Age, montrent que ces constructions ne peuvent que rarement résister durablement à un siège en règle, cela même avant l’utilisation rationnelle des armes à feu.

La difficulté du siège

A cause des fossés, souvent de la topographie du terrain et des tirs des assiégés, atteindre les murs ou le pont-levis du château est une mission difficile pour les attaquants. Pour cette raison, on privilégie souvent le blocus ou la prise du château par la ruse. Le siège d’un château est une opération coûteuse qui ne se décide qu’en dernier recours et est finalement assez rare dans la vie des châteaux forts.
Pour mener le siège et investir la place, on construit des terrassements renforcés par des redoutes de terre (monticules de terre). Si le terrain le permet, on met en place des palissades pour empêcher les assiégés de sortir ou des fortins plantés de distance en distance quand le nombre d’hommes est insuffisant, ce qui ne permet pas un blocus rigoureux. La sape par le creusement de galeries est peu aisée et surtout très coûteuse dans les châteaux forts de montagne construits sur le rocher.
Les fantassins jouent un rôle important, ils fournissent les rangs de ceux qui montent aux échelles ou assurent des opérations de terrassement. Pour écarter les défenseurs des créneaux, on place des arbalétriers et des archers.

Une défense limitée en nombre d’hommes et en armement

Au-delà des images, la réalité de la défense est également différente. Les paix castrales ou Burgfrieden (accords entre les copossesseurs d’un château qui fixent notamment les règles d’entretien du château) montrent qu’en Alsace la défense est assurée par peu d’hommes d’armes. Au Vieux-Windstein, en 1389, on dénombre six hommes de garde, le double en temps de guerre.
Cette faible importance du nombre de défenseurs est liée au coût d’entretien de ces soldats et à la technique d’attaque et de défense d’un château. L’attaque, pour des raisons de topographie et du nombre d’assaillants, se concentre sur un ou deux points du château. Il n’est pas toujours utile de garder et surveiller toutes les parties du château. Au XVe siècle on estime que le château de l’Ortenbourg peut être aisément défendu par dix ou douze hommes sous réserve de vivres et de pièces d’artillerie en nombre suffisant.
Quelques paix castrales nous donnent des indications sur les armes détenues dans les châteaux. Parmi elles, l’arbalète prédomine longtemps malgré la montée progressive des armes à feu, dès le XIVe siècle, principalement des arquebuses et couleuvrines. Leur usage devient courant au XVe siècle. En 1474, les défenseurs du Bilstein disposent d’au moins une couleuvrine, d’un mortier et d’une dizaine d’arquebuses, ceux du Haut-Andlau de six couleuvrines et six arquebuses en 1518.

Les armes et leur influence sur la fortification des châteaux

Les machines de jet

Certaines armes sont destinées à percer, ébranler ou fendre les murailles. Il s’agit tantôt de simples pics, de barres de fer, tantôt de béliers. Les mêmes effets peuvent être obtenus grâce à des pierres lancées par des engins appelés pierriers, trébuchets ou mangonneaux. Ces machines de jet constituent une véritable artillerie. Leur impact est considérablement amélioré par l’utilisation de contrepoids à partir de 1180-1220. Pour les plus importants on estime qu’ils pouvaient envoyer jusqu’à 200 mètres une pierre de 100 à 150 kg. Pour cela, il fallait un contrepoids de 10 tonnes et la présence de 50 hommes environ.
Le trébuchet servait également à lancer des produits incendiaires ou à introduire des épidémies en y plaçant des cadavres d’animaux en putréfaction. En 1332, lors du siège du château de Schwanau situé sur le Rhin au sud de Strasbourg, les Strasbourgeois massacrèrent des prisonniers. Les corps furent placés dans des tonneaux avec toute sorte d’immondices et catapultés dans le château.
Cependant ces machines demandent la mise en œuvre de matériaux spécifiques. Elles nécessitent des ingénieurs, mobilisent de nombreuses personnes pour les servir, et sont coûteuses à construire et à déplacer.

L’apparition de l’artillerie à poudre

Les machines de jet seront utilisées jusqu’au XVIe siècle, longtemps après l’apparition de l’artillerie à poudre dont l’utilisation s’avère complexe et dangereuse. Le transport, la mise en batterie, le maniement est malcommode, sans parler du coût. Le voyage des canons strasbourgeois pendant l’expédition de 1477 menée contre les chevaliers félons du Bilstein-Urbeis est laborieuse. Le struss (nom donné au canon) est tiré par 18 chevaux, trois chariots transportent 20 gros boulets. Les dangers d’éclatement sont grands et leur efficacité n’est pas à la hauteur des espérances. C’est pourquoi les armes à feu ne remplacent que très progressivement les anciennes machines de jet (pierrières, catapultes, trébuchets, mangonneaux, arbalètes).

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Couleuvrine – Musée historique de la ville de Strasbourg

C’est en 1334, au château de Meersbourg sur le lac de Constance en Allemagne qu’on s’est servi, pour la première fois dans cette partie de l’Europe, de canons au cours d’un siège. En Alsace un bâton à feu daté des environs de 1380 a été retrouvé au château de Rathsamhausen.
La dernière partie du XVe siècle, le début du XVIe sont riches en avancées techniques. La standardisation de la production, l’introduction des roues, la vitesse des boulets et l’augmentation des distances et de la fréquence de tir les amenèrent à supplanter les machines de jet. Une distinction commence à s’opérer entre arme lourde et arme légère avec l’essor des armes portatives. Des arquebuses au canon rayé très précises apparaissent à la fin du XVe siècle. Elles ne supplantent que très progressivement les arbalètes qui connaissent des perfectionnements avant de n’être utilisées que pour la chasse.

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Arquebuse à rouet de chasse 1593 – Musée historique de la ville de Strasbourg

Influence de l’artillerie sur les fortifications

L’introduction de l’artillerie se traduit par un regain d’intérêt pour les châteaux forts de montagne qui offrent un maximum de sécurité. Leur pente ne facilite pas les manœuvres d’approche et rendent difficile la mise en batterie des canons, dont le tir est à faible distance. Si le site ne présente pas de telles caractéristiques on peut chercher à compenser ses faiblesses pas l’édification d’un dispositif approprié.
Cette amélioration de la défense nécessite des moyens financiers que tous les châtelains n’ont pas. En fonction de l’importance stratégique du site, de la fortune du propriétaire, les aménagements sont plus ou moins importants. Certains châteaux comme ceux du Morimont, Ferrette, Landskron ou Haut-Koenigsbourg sont radicalement transformés à cette époque.

Le renforcement des murs

Les murs sont renforcés et on élève en avant de l’ouvrage des murs en général peu épais, inférieurs à un mètre de hauteur et épousant plus ou moins l’enceinte principale. Ces murs portent des noms variés. Les plus souvent usités sont les braies et fausses-braies (Zwingermauern). Les fausses-braies protègent surtout les murailles principales en masquant leur base et/ou en éloignant les adversaires du noyau fortifié. Cet obstacle rend plus difficile les escalades audacieuses de la muraille au cours d’opérations surtout menées de nuit. Elles permettent l’installation d’une ligne de tir supplémentaire.

Le développement des tours d’artillerie

Les progrès techniques des armes à feu dans la deuxième moitié du XV et au début du XVI e siècle (maniabilité, puissance et tir tendu) nécessitent la construction de tours d’artillerie (rondelle / Rundelle). Rondes, demi cylindriques ou en fer à cheval, elles sont en général trapues, ne dépassant guère le niveau des courtines. On construit aussi des bastions circulaires ou triangulaires.
En règle générale, les orifices de tir sont suffisamment larges pour pouvoir pousser au maximum la gueule des canons afin de permettre l’évacuation des fumées (certaines sont équipées de cheminées d’évacuation si l’épaisseur du mur le permet, comme au Schoeneck par exemple). Ces tours d’artillerie sont généralement édifiées près des points faibles et menacés de la fortification.

La transformation des archères et arbalétrières en embrasures pour armes à feu est courante dans les châteaux forts d’Alsace (Landsberg, Hohlandsbourg, Ortenbourg). Elles sont agrandies à leur base sous forme d’un trou plus ou moins circulaire en rapport avec le calibre utilisé, tout en laissant une marge pour manœuvrer l’arme. La fente primitive sert de système de visée et permet une aération indispensable en raison des fumées de tir.

Illustration de speckle datant de 1583

Les armes individuelles

Armes de contact

L’épée est l’arme essentielle de l’armement médiéval. C’est l’arme du chevalier par excellence. Sa lame est conçue pour trancher et parer. A la fin du Moyen Age, une nouvelle génération d’épées est conçue pour percer la cotte de mailles ou pour s’introduire dans les pièces d’une armure. Cependant la lance reste la plus répandue, même si ce nom générique recouvre toute une catégorie d’armes diverses dont les chroniqueurs insistent sur le côté tranchant. Elle est de la taille d’un homme et sert pour des actions individuelles avant l’épée et la hache. Ces armes permettent aux fantassins de couper les jarrets des chevaux, de passer entre les plates des armures ou encore de faucher et piquer les cavaliers. Les chevaliers s’en servent aussi. Une lance est, dans certains cas, une arme de jet comme la javeline.

Hallebarde - Musée historique de la ville de Strasbourg

Hallebarde – Musée historique de la ville de Strasbourg

Image d'une fourche de guerre

Fourche de guerre – Musée historique de la ville de Strasbourg

Armes individuelles de jet

L’arbalète et l’arc sont des armes particulièrement utiles pour l’attaque et la défense des châteaux forts. L’arbalète, plus précise et plus puissante que l’arc, est une arme aux effets meurtriers mais avec une cadence de tir lente (2 carreaux par minute contre 12 flèches pour un bon archer). Son arc est placé sur un arbrier (fût en bois de l’arbalète qui dispose d’une rainure destinée à recevoir et diriger le trait). Le trait (flèche), appelé aussi carreau, est placé dans une rainure de l’arbrier. Les différents types d’arbalètes se caractérisent par le mécanisme pour bander l’arc. Les premières arbalètes se bandaient à la main à l’aide d’un étrier et d’un crochet attaché à la ceinture. L’arbalète devenue très puissante doit être arrimée par un crochet à un treuil, ce qui la rend plus lente d’utilisation que l’arc.

L’équipement défensif

L’armure est un équipement corporel défensif, utilisé durant les combats ou les batailles pour protéger le corps dans sa plus grande partie des coups de l’ennemi.
Les armures ont évolué avec les techniques, notamment celles liées à la métallurgie. Elles sont ainsi devenues de plus en plus complexes au cours de cette période, pour recouvrir tout le corps de plaques de métal à la fin du Moyen Age.
Du XI au XIIe siècle, la protection de l’homme est assurée par une cotte de mailles. La tête est protégée par une coiffure de mailles, le camail. Au XIVe siècle, le perfectionnement des armes contribue à la transformation de l’équipement défensif. Des plates progressivement remplacées par des plastrons sont fixées sur la cotte de mailles. Pour la tête, le heaume est progressivement abandonné au profit d’un casque à visière. Se généralise également le port du harnois, armure ajustée qui protège de pied en cap le cavalier.
La généralisation des armes à feu les rendit obsolètes. La Renaissance (XVIe siècle) les réserva à la parade et aux tournois, à part le plastron (pièce d’armure qui protège la poitrine) des cuirassiers et le casque.

Eléments d’armures XVe XVIe siecles   Musée historique de la ville de Strasbourg
Eléments d’armures XVe XVIe siècles – Musée historique de la ville de Strasbourg

Il est difficile de connaître précisément les armes et amures utilisées pour défendre les châteaux alsaciens. Les paix castrales ne mentionnent que les armes qui peuvent servir à la défense commune et les plus importantes pour repousser un assaut. La cuirasse est un élément de protection personnelle et les épées ou haches ne sont pas citées. L’épée appartient à son chevalier, c’est plutôt une arme de défense individuelle.