//  Approvisionnement en eau

La priorité des aspects stratégiques sur les nécessités d’approvisionnement en eau

Le fait de choisir les sites d’implantation des châteaux forts de montagne en privilégiant les aspects stratégiques avait souvent pour inconvénient de devoir faire face à un contexte hydrogéologique défavorable. Ces difficultés expliquent le petit nombre de châteaux qui ont possédé un puits, les autres ayant dû se contenter de citernes.

vue du château de Frankenbourg à travers sa citerne à filtration et son donjon

Les difficultés d’approvisionnement surtout pour les châteaux de montagne

Ce sont les châteaux de plaine qui posaient le moins de problèmes pour obtenir de l’eau, car il suffisait généralement de creuser sur quelques mètres de profondeur pour la rencontrer. Dans ceux de montagne par contre, les occupants étaient confrontés à de nombreuses difficultés pour l’obtenir, que ce soit sur le plan quantitatif ou qualitatif.

vue du chateau fort de-montagne du Gisberg établi sur roche chistalline - © Philippe Lutz

L’implantation des châteaux, la priorité aux aspects défensifs

Contrairement à une idée reçue, ce sont les aspects stratégiques et défensifs qui conditionnaient le lieu d’implantation des châteaux forts de montagne, et non les ressources en eau du site. On choisissait l’endroit le plus favorable sur le plan défensif, puis on essayait de régler au mieux la question de l’eau. Il a fallu assumer par la suite les conséquences de cette manière de procéder et de nombreux châteaux ont connu des problèmes récurrents liés à l’eau durant toute leur période d’occupation.

Les éléments qui influent sur l’approvisionnement en eau

Le contexte géologique

Les châteaux de montagne alsaciens sont établis sur quatre catégories de roches : grès, roches cristallines, roches volcano-sédimentaires et calcaire. Ces différentes roches, ainsi que la structure géologique, conditionnent la formation des sources et celle des niveaux aquifères susceptibles d’alimenter les puits. Elles avaient également une influence sur le degré de difficulté du creusement des puits et la réalisation des citernes, en particulier à cause de la dureté de la roche.


vue du château du Landskron établi sur roche calcaire Vue aérienne du château du Fleckenstein

Les particularités du relief

Pour le portage de l’eau effectué avec des animaux depuis les sources extérieures, emprunter un trajet en ligne droite pour remonter au château pouvait ne pas être possible à cause d’un pourcentage de pente trop important. Dans ce cas, il fallait emprunter un chemin plus long, afin de réduire l’incidence du dénivelé. En doublant par exemple la longueur du chemin parcouru, le pourcentage de pente diminuait de moitié. Un relief accidenté pouvait faire obstacle à la pose d’une conduite d’eau.

vue de la source à proximité des châteaux de Greifenstein

L’ influence des saisons

Durant l’été, l’espacement des précipitations ou leur faible intensité pouvaient provoquer des problèmes d’alimentation des citernes, le niveau de l’eau baissait dans les puits, le débit des sources faiblissait et certaines tarissaient.

L’hiver qui est pourtant une saison pluvieuse, était également difficile. En période de neige et de gel, l’alimentation des citernes était interrompue et celles situées à l’extérieur des bâtiments devaient être couvertes. L’eau provenant de la fonte de neige souillée lors de son séjour sur les toits, ne pouvait pas être utilisée pour le remplissage des citernes. Les conduites d’eau devaient être coupées pour éviter que le gel ne les fasse éclater. Enfin, l’accès aux sources extérieures était rendu plus difficile et parfois impossible.

vue souterraine du Bernstein

Les contraintes techniques et financières

Outre les difficultés d’ordre naturel qui viennent d’être évoquées, des contraintes techniques ou financières pouvaient empêcher le creusement d’un puits profond ou la pose d’une conduite d’eau.

Les moyens permettant d’obtenir de l’eau dans un château fort de montagne

Les puits étant rares dans les châteaux de montagne, on a dû se contenter de citernes dans la plupart d’entre eux, tout en ayant recours à divers autres moyens, les principaux étant : les sources extérieures dont l’eau était acheminée par portage ou par des conduites, le recueil des eaux de pluie non destinées aux citernes, les eaux de suintement et de ruissellement et le stockage de l’eau à l’aide de tonneaux, cuves ou réservoirs en bois.

La vulnérabilité des sources extérieures dont l’eau était acheminée par portage ou par des conduites

Les sources qui donnent une eau d’excellente qualité, présentaient deux inconvénients majeurs pour les occupants des châteaux forts de montagne : elles jaillissent à l’extérieur des châteaux et pratiquement toujours en contrebas, de sorte que les animaux utilisés pour le portage devaient remonter vers eux en étant lourdement chargés.

La présence d’une source jaillissant à l’intérieur d’un château qui était la solution idéale sur les plans pratique et défensif, n’est pas attestée en Alsace. Il n’existe en effet que des sources extérieures qui étaient donc à considérer comme un élément de confort en temps de paix, mais dont le château était privé lors des sièges.

Vue d'une source coulant près des châteaux du Nideck

Le mode de captage le plus courant était la mise en place d’un tuyau et d’une auge en bois dont il ne subsiste plus de traces aujourd’hui. Dans quelques rares cas, le captage était en pierres, comme au château de Greifenstein.

La présence d’une source jaillissant à une altitude plus élevée à proximité d’un château et un relief favorable ont parfois permis la pose d’une conduite d’eau par gravité (par exemple Greifenstein, La Petite-Pierre et Schirmeck).

En cas de siège, l’une des premières mesures prises par les assiégeants était d’interdire l’accès aux sources extérieures et de couper les conduites d’eau. Les sources, comme les conduites, étaient donc très vulnérables et les assiégés devaient pouvoir subvenir avec les seuls points d’eau intérieurs et les réserves d’eau constituées avant le début du siège.

Des puits en nombre limités

Le petit nombre de châteaux de montagne ayant possédé un puits s’explique par la profondeur souvent importante à atteindre pour rencontrer l’eau et par le prix élevé du creusement dont le résultat n’était nullement assuré. Posséder un puits ne mettait pas un château à l’abri des problèmes d’eau. Au Haut-Koenigsbourg, malgré sa profondeur de 62,50 m, le puits ne donnait pas satisfaction, ce qui a conduit à entreprendre, au cours du XVIe siècle, deux tentatives de creusement d’un nouveau puits, restées inachevées.

En Alsace, les puits ne sont qu’au nombre de quinze pour cent-vingt châteaux de montagne, soit un puits pour huit châteaux :

- Engelbourg (profondeur : environ 30 m)
- Ferrette (profondeur : 230 m d’après texte vers 1600, chiffre peu vraisemblable et aujourd’hui invérifiable)
- Fleckenstein
- Froensbourg
- Haut-Barr
- Haut-Koenigsbourg (profondeur : 62,50 m)
- Hohenbourg
- Hohlandsberg (profondeur : 27,20 m)
- Hohnack (profondeur : 42 m)
- Landskron (56,50 m d’après texte de 1775)
- La Petite-Pierre (profondeurs : 26,70 et 14,30 m)
- Morimont
- Schoeneck (fouillé en 2012-13, profondeur : 19,20 m)
- Vieux-Windstein (profondeur : 41 m)
(Cette liste ne tient pas compte de trois puits non achevés, celui du château de Haut-Barr et les deux du château de Haut-Koenigsbourg).

Vue du puits du Vieux Windstein

La plupart de ces puits sont comblés et leur profondeur est uniquement connue pour quelques uns d’entre eux. Parmi ceux où elle est connue avec certitude, le plus profond est celui de Haut-Koenigsbourg. Dans certains cas, les traces attestant la présence d’un treuil à roue d’écureuil disparu montrent qu’il s’agit d’un puits profond, de 50 m ou plus (Fleckenstein, Hohenbourg).

Les citernes-réservoirs permettent de récupérer de l’eau mais de mauvaise qualité

La citerne-réservoir est un simple contenant permettant de stocker les eaux de pluie recueillies sur les toitures. Pratiquement toujours souterraine, elle peut être en forme de chambre voûtée ou de conduit vertical creusé dans le roc. Dans ce cas, sa profondeur est généralement d’environ 4 à 5 m. Pour que ces citernes puissent être alimentées par les eaux de pluie, les bâtiments voisins devaient être couverts et munis de gouttières et de chéneaux en bon état.

L’eau des citernes-réservoirs était généralement de mauvaise qualité pour deux raisons : en ruisselant sur les toitures, les eaux de pluie entraînaient toutes les saletés s’y étant déposées ; d’autre part, et même lorsque l’eau introduite était de bonne qualité, sa stagnation dans la citerne pouvait la rendre mauvaise.

Ce problème explique que certaines d’entre elles aient été munies d’un dispositif permettant d’améliorer la qualité des eaux introduites. Il s’agissait d’un citerneau, c’est-à-dire un petit réceptacle rempli de sable, par lequel les eaux de pluie devaient transiter pour pouvoir pénétrer dans le réservoir et qui retenait une partie de leurs impuretés.


Vue d'ensemble du château de Salm Citerne du château du Haut-Ribeaupierre

Les citernes à filtration, un dispositif à caractère stratégique

La présence d’une cinquantaine de citernes de ce type, toutes situées dans des châteaux de montagne, généralement au sommet des rochers ce qui montre bien leur caractère stratégique, est attestée dans le Massif vosgien. Elles sont par contre extrêmement rares dans le reste de la France. Malgré sa place importante dans l’approvisionnement en eau des châteaux forts de montagne, la citerne à filtration est restée longtemps mal connue en Alsace.

Le principe de fonctionnement est simple : les parois et le fond d’une fosse creusée dans le roc, généralement de forme cubique, sont étanchéifiés par une couche d’argile. Au centre de la fosse se trouve un puisard : définition d’un puisard de section circulaire formé d’éléments incurvés, assemblés sans emploi de mortier. Le volume entourant le puisard central est occupé par un amalgame de fragments de pierre et de sable que l’eau traverse en s’épurant puis, par le principe des vases communicants, pénètre dans le puisard central où elle peut être puisée. Le niveau de l’eau est donc le même dans le puisard central et dans le remplissage filtrant, mais c’est ce dernier qui en contient la plus grande partie. Lorsque l’eau était insuffisamment épurée, il était possible de la puiser et de lui faire refaire un nouveau circuit d’épuration.

[Essai de restitution de la citerne à filtration du château de Warthenberg

Bien que consacré par l’usage, le terme de « citerne à filtration » est incorrect, car il suggère un résultat de qualité supérieure à celui réellement obtenu. L’eau ne bénéficiait en effet pas d’une filtration bactériologique telle qu’on la pratique aujourd’hui, mais d’une simple épuration mécanique par retenue des particules non solubles. La qualité des eaux de pluie ayant ruisselé sur les toitures était cependant notablement améliorée en passant par une citerne à filtration.

Le recueil des eaux de pluie non destinées aux citernes

Un moyen très simple de recueillir les eaux de pluie, consistait à placer des auges, cuves, baquets, tonneaux etc., sous les débords des toitures. Cet usage était très courant du fait de sa facilité de mise en œuvre, mais son inconvénient était de ne livrer qu’une eau de mauvaise qualité.

Les eaux de suintement et de ruissellement

Dans certains châteaux, les eaux de pluie étaient recueillies par l’intermédiaire de rigoles creusées à la base de grandes parois rocheuses, comme le font les gouttières au bas des pans de toitures. L’eau suintant de certains rochers pouvait également être recueillie. Qu’il s’agisse de ruissellement ou de suintement, les volumes d’eau obtenus étaient cependant réduits.

Le stockage de l’eau à l’aide de tonneaux, cuves ou réservoirs en bois

Lorsqu’un château ne possédait pas de points d’eau, que le puits était tari ou la citerne défectueuse, l’eau pouvait être stockée à l’aide de tonneaux, cuves ou réservoirs en bois. Ce mode de stockage pouvait également être utilisé pour augmenter les réserves d’eau du château, par exemple lors d’une importante campagne de construction ou à l’approche d’un siège.

La qualité de l’eau ou des « eaux »

Dans un château de montagne, l’eau était nécessaire pour des besoins très variés. Compte tenu de ses origines diverses, ce n’est pas d’ « eau » au singulier, mais d’ « eaux » au pluriel dont il faut parler. En fonction des ressources du site, les différentes sortes d’eau disponibles devaient être utilisées en fonction de leur qualité et l’on était donc loin du gaspillage d’aujourd’hui où l’on utilise de l’eau potable dans les WC ou pour le lavage des voitures.

L’eau de source avait incontestablement la préférence, mais les quantités disponibles étaient limitées à cause des contraintes causées par son acheminement par portage. Il fallait donc la réserver à des utilisations telles que la consommation personnelle et la préparation des aliments. Celle de puits qui venait ensuite, précédait celle de citerne.

Reconstitution de la structure du puits du château du Hohlandsbourg

Cette hiérarchie n’était pas toujours respectée, en particulier parce que l’on ne disposait pas dans tous les châteaux d’une source jaillissant à proximité, et d’autre part parce que l’eau d’un puits pouvait se révéler mauvaise lorsque celui-ci n’avait pas été curé durant un laps de temps important. Les curages n’étaient pas réalisés aussi souvent que nécessaire, situation fréquemment mentionnée dans les textes d’archives, car il s’agissait d’une opération à la fois dangereuse et onéreuse à cause de leur profondeur. On pouvait donc être amené à préférer l’eau d’une citerne propre à celle d’un puits mal entretenu.

Pour en savoir plus : René Kill, L’Approvisionnement en eau des châteaux forts alsaciens, Saverne 2012. Le Château du Haut-Kœnigsbourg et l’eau, Sources, puits et citernes du Moyen-Âge à l’époque actuelle in Les cahiers du Haut-Kœnigsbourg nº2, Le Verger Editeur, 2015.

Illustrations

Par ordre d’apparition, du haut en bas :

Citerne à filtration et donjon du château de Frankenbourg – © Florent Fritsch

Château du Gisberg établi sur roche chistalline – © Philippe Lutz

Château du Landskron établi sur roche calcaire – © JC Girard

Château de Fleckenstein établi sur du grès – © ardiasolrothan

Source aménagée à proximité des châteaux de Greifenstein – © R. Kill

Galerie d’accès à la source du Bernstein – © Welz

Captage de source près des châteaux du Nideck – © R. Kill

Intérieur du puits du Vieux Windstein – © Welz

Citerne-réservoir du château de Salm © Welz

Partie sud du Haut-Ribeaupierre – à droite, le chéneau d’alimentation – © Welz

Château de Warthenberg – Essai de restitution de la citerne à filtration – © Bernard Haegel

Château du Hohlandsbourg – reconstitution de la structure du puits – © Welz